Wanyi Cui
DNA Design, 2024 - 2025
if clouds know
« J’ai travaillé sur des plaques d’ardoise, des morceaux de pierre qui étaient autrefois sur des toits.
L’ardoise vient de la terre, mais elle a été posée très haut, sur les maisons, face au ciel. Elle a vu la pluie, le vent, les saisons. Elle a gardé en silence une mémoire du temps.
J’ai décidé de peindre des nuages sur ces ardoises.
C’est un contraste : une pierre lourde, dure, et un nuage, léger et changeant. Je voulais créer une sorte de dialogue entre la terre et le ciel.
Dans l’exposition, les ardoises sont accrochées au mur, comme une surface solide. Autour, j’ai placé des toiles plus légères avec des peintures de nuages.
Cela crée une atmosphère entre le lourd et le léger, entre le sol et l’air.
Ce projet est aussi inspiré par l’artiste Johann Rivat, avec sa série Le ciel est partout. Et aussi par des objets qu’on trouve dans les lieux touristiques : des ardoises peintes vendues comme souvenirs, avec des paysages ou des ciels. » Aussi, l’exposition Le ciel est partout de Johann Rivat « a nourri ma réflexion sur le rapport entre ciel et matière.
Moi, j’utilise cette idée, mais d’une manière plus personnelle et poétique. Avec ce projet, je veux parler du temps, de la mémoire, et de la relation entre la nature et l’humain. »
Ceci n’est pas la fenêtre
Ce titre fait référence à l’œuvre de Magritte – Ceci n’est pas une pipe.
Ici aussi, je propose une illusion : une fenêtre qui semble s’ouvrir sur un paysage naturel… mais qui n’est qu’un écran.
L’installation se déroule dans une pièce entièrement enveloppée de tissus noirs, où la lumière est presque absente. Au centre, une fausse fenêtre. Sur ce cadre, je projette une vidéo d’un paysage vert : des arbres, des feuilles, une lumière douce.
De vrais rideaux encadrent la projection, pour renforcer l’illusion d’une ouverture vers l’extérieur.
Mais dehors, il n’y a rien.
Le son d’une forêt – vent, oiseaux, bruissements – est diffusé par quatre enceintes réparties dans l’espace.
Le spectateur est invité à s’asseoir, à respirer, à se laisser immerger dans cette illusion sensorielle.
Ce projet s’inspire d’études montrant que vingt minutes passées dans la nature suffisent à réduire le stress.
Ici, je recrée une nature artificielle, presque kitsch, mais qui offre un vrai moment de repos. Ce n’est pas une fenêtre, mais peut-être un passage. »
Chronotopie
« Ce projet fait écho à deux de mes travaux précédents. Le premier, Comment nous mémorisons le temps 2, utilisait des boîtes de cigarettes pour représenter le temps vécu silencieusement. Le second, No Matter, est une composition de fragments de ciel – des carrés extraits de mes propres photographies de nuages, rassemblés pour former une nouvelle silhouette de nuage.
Le projet No Matter n’existe plus sous sa forme d’origine. Il a été démonté, déplacé, puis partiellement conservé. Les fragments présents sur cette table sont ce qu’il en reste : une trace matérielle d’un geste, une mémoire flottante d’un nuage reconstitué. Et, le projet Comment nous mémorisons le temps est né d’un geste répétitif, quotidien : garder les boîtes de cigarettes fumées, les aligner, les coller. Chaque boîte devenait une unité de temps, silencieuse, banale, mais chargée de présence.
L’installation originale n’existe plus, mais elle a laissé deux types de traces : une série d’images documentant sa mise en place, et quelques fragments matériels, conservés ici.
Ces vestiges ne disent pas tout, mais ils prouvent que cela a eu lieu. Ils témoignent d’un temps vécu, organisé, puis dispersé.
Aujourd’hui, je cherche à fusionner ces deux approches : d’un côté la visualisation linéaire du temps comme une timeline, de l’autre, la nature éphémère et universelle du ciel.
Chaque image représente un moment, et l’ensemble devient une cartographie sensible du temps qui passe.
Ce projet relie aussi physiquement les salles d’exposition, comme si chaque salle était un fragment de cette mémoire dispersée. »
Comment nous mémorisions le temps
« Pour cette série, je me suis inspirée de petits gestes du quotidien qui rendent le temps visible – comme déchirer une page de calendrier, regarder un sablier, ou garder des objets sans s’en rendre compte.
Une image qui m’a beaucoup marquée, c’est dans Le musée de l’innocence de Pamuk : le personnage garde les mégots de cigarette fumés par la femme qu’il aime. C’est très simple, mais c’est une manière très forte de garder une trace du temps.
Avec mes œuvres, j’essaye de faire un peu la même chose : trouver des formes sensibles pour mémoriser le temps.
Dans la 1re partie, J’ai versé des pigments sur une surface, puis laissé le temps intervenir, sans contrôle. Je photographiais les changements toutes les dix minutes – le temps devenait ainsi une séquence visuelle, découpée et observable. Le temps est invisible, insaisissable. Mais à travers la matière, la couleur, l’image et la mémoire, il peut laisser une trace.
Ce projet capte le mouvement du temps sur la surface matérielle, comme une mémoire physique du temps.
Pour la 2e partie, je garde chaque paquet de cigarettes vide depuis 2023.
Chaque cigarette représente 3 à 5 minutes. Une boîte devient alors une mesure de temps vécue – parfois dans l’attente, l’angoisse, le silence, ou l’évitement. Collés sur le mur, ces paquets ne sont plus seulement des objets : ils deviennent des fragments de temps invisibles, mais réels – des moments accumulés dans l’ordinaire, qui prennent peu à peu du poids.
C’est une manière silencieuse de montrer comment le temps s’imprime dans les gestes du quotidien. Mais pour la 2e partie, je l’ai fusionné avec un autre projet que j’ai montré pour la diplômabilité blanche qui s’appelle no matter. »
Étirement
« Ces sculptures en céramique évoquent un état de relâchement, de respiration lente, de transformation silencieuse du corps. Le mot étirement suggère un mouvement doux, intime, presque invisible – un moment suspendu, un état entre tension et lâcher-prise.
Elles ne cherchent pas à imiter une forme connue. Elles s’étirent doucement, comme des gestes retenus, comme des souffles en attente, comme des pensées qui prennent forme.
Elles sont là, posées, silencieuses – mais habitées par un mouvement intérieur discret.
Réalisées à l’issue de ma deuxième année d’études, elles marquent le début d’une recherche que je souhaite prolonger en grand format. Avec la sculpture 7/7/1970 de l’artiste René Broissand, installée devant la gare d’Annecy, elles partagent cette idée d’un corps fluide, d’une forme douce mais traversée par le souffle. »
The story of…
« Voici un projet très personnel, intitulé The Story of… Il est né d’une période de confusion, entre ma deuxième et troisième année aux Beaux-Arts, où j’ai sérieusement remis en question ma place ici.
Je me sentais complètement perdue : j’ai tenté la céramique, l’installation, en suivant ce que je voyais autour de moi, sans vraiment savoir ce que je voulais faire moi-même.
J’ai commencé plusieurs toiles, mais je n’arrivais pas à les finir. Et un jour, face à une peinture, j’ai craqué, je l’ai lacérée.
J’ai choisi de présenter cette toile déchirée au centre du mur, entourée d’autres œuvres inachevées. Ensemble, elles forment une sorte de carte émotionnelle de ce moment de blocage.
Le geste de couper la toile n’était pas un échec, mais une tentative de rupture, un besoin d’exprimer ce que je ne pouvais plus dire autrement.
Ce projet m’a aidée à comprendre que mon approche du design passe par l’émotion, par la narration de mes propres états de transition. Ce n’est pas un projet “fini”, mais c’est justement ce qui en fait la force : il raconte une étape. »
Images :
Prises de vue des projets :
1. if clouds know…
2. Ceci n’est pas la fenêtre
3. Chronotopie
4. Comment nous mémorisions le temps
5. Étirement
6. The story of…
7. Image pendant la soutenance de diplôme DNA Design de Wanyi Cui, juin 2025
Crédits photo : Wanyi Cui, Christophe Odon et Philippe Thaize / Post-traitement : Mélanie Remaud